introduction dans le pays de Sidonie et sa tentative d'escroquerie pour se legitimer...
Le printemps venait de faire éclore des bourgeons sur tous les arbres du pays, ramenant la vie. La saison sèche avait en effet été particulièrement longue et froide. Des papillons multicolores parés pour la fête sortaient de leurs cocons et voletaient par-ci par-là. Ismaël, un beau garçon aux beaux mollets raffermis par des séances quotidiennes de football et de basket ball, s'étira longuement dans son lit avant de se décider à se lever et quitter sa case. Cela faisait longtemps qu'en lui quelque chose le poussait à partir, un peu à l'aventure, loin du village, disons pour voir du pays, rencontrer des gens et peut-être, qui sait, l'âme-soeur qui chaque nuit hantait ses rêves. Il en avait tant rêvé qu'il était sûr de pouvoir la reconnaître parmi cent filles, tellement elle différait de la multitude de celles qui lui tiraient sur le maillot, après chaque match de football, pour un autographe. Il sentait confusément que le moment de se trouver une épouse était arrivé, mais toutes les filles de son village lui semblaient fades, vulgaires et même indignes de son attention.
Il lui fallait une fille hors du commun, par sa beauté, sa démarche, la brillance de son intelligence, l'élégance de ses manières, toutes qualités que ses copines n'avaient malheureusement pas. Evidemment l'avis de sa mère, pourtant excellente guérisseuse et connaisseuse de l'âme humaine, ne valait rien pour lui. Elle n'avait d'yeux que pour celles qu'elle disait bien élevées, dures à la peine, annonciatrices d'une nombreuse descendance, et manifestement ignorantes des exigences de la beauté, de l'élégance et de la joie de vivre comme des bohèmes. Bref, des futurs rideaux ya ndako, ornements de la maison, cloîtrées sans joie de vivre ni fantaisie. Et de cela, il en avait horreur.
Au cours de son initiation, son papy lui avait dit qu'au tout début du monde, les humains étaient en même temps mâle et femelle en un seul tout, des nyonga, des hermaphrodites, qui commençaient par être femelles et pondaient des oeufs, puis devenaient mâles et les fécondaient afin de générer des petits. C'est Mikombo-a-kalowo, nkaya-ende mudyfuke, cad l'Esprit Primordial, Sceptre de puissance issu de l'utérus, mais s'est créé lui-même, qui a procédé à leur séparation en une partie mâle, vouée à parcourir le pays pour le dominer/modeler, et une partie femelle plus casanière, gardienne de la vie. La procréation des petits devait se faire par conjonction des deux moitiés, l'une générant les oeufs et l'autre les fécondant. L'idéal pour une idylle heureuse était de d'abord retrouver son autre moitié issue de la séparation initiale. Et cela ne pouvait être que le fruit de mûres recherches, inspirées par des conseils à froid des anciens et des ancêtres. Aussi Ismaël croyait-il que celle qui hantait ses rêves ne pouvait être que la femme idéale lui prédestinée de toute éternité, sa moitié perdue au début de la création
Alors un jour il se fit une gentille petite valise, y glissa le poignard effilé hérité de son papy et après un rapide au revoir à sa mère, à son père, à son frère et à ses sœurs, il se mit en route. Destination ? Il ne le savait pas très bien lui-même, d'ailleurs, peu importait, il partait à l'aventure pure et dure. Il suivit la piste sinueuse allant vers le Ponant, en direction de là où se couche le Soleil, convaincu qu'elle aboutirait sûrement quelque part.
Quelques heures de marche après son départ, il aborda, à la fin de l'après midi, une forêt très dense que traversait sa piste. Il hésita un moment, puis décida de s'y engouffrer afin d'aller y passer la nuit dans une clairière. Ensuite, il chemina des heures et des heures dans la pénombre de la forêt lorsqu'il entendit du bruit, de la musique et des rires de femmes venant des tréfonds de la forêt. Tiens tiens ! se dit-il, il y a un village par ici ! Je ne le savais pas, c'est d'ailleurs mieux ainsi, puisque la nuit est déjà tombée. Il accéléra sa marche, quitta la piste principale pour une autre s'enfonçant profondément dans la forêt.
Tout à coup, une voix suave et doucereuse s'adressa à lui :
" Ismaël, mon petit chou ! Que je suis heureuse de t'accueillir ici chez nous ! Ca fait des jours que je t'attends. Je savais, j'avais confiance, que tu finiras par arriver. As-tu fait un bon voyage ? "
Ismaël fut quelque peu surpris de constater qu'on le connaissait. Sûrement à cause du football ! Son cœur se mit toutefois à battre la chamade, la voix qui l'interpellait lui plaisait beaucoup.
"Très bon voyage, merci."
" Donne-moi ta valise, on va se reposer un peu à la maison "
"Très bonne idée, j'ai marché toute la journée !"
Alors, sans hésiter, il avança sa valise et une belle main s'en saisit. C'est alors qu'il aperçut à qui elle appartenait : la plus belle fille du monde dont on puisse rêver ! Il eut un gros choc au cœur, une grande joie l'envahit et le convainquit d'avoir bien fait de venir jusqu'ici, puisque sa prédestinée était là.
" Viens, suis-moi, on va chez moi. Ce n'est pas loin et la lune éclaire parfaitement la route."
"Très bien, montre-moi le chemin. "
Et il la suivit émerveillé. Quel accent chatouillant ! Quelle splendide silhouette ! . Quelle démarche aérienne qui la fait planer au-dessus du sol !
" Je m'appelle Sidonie, la merveilleuse Sidonie disent les flatteurs. Permet-moi de m'absenter quelques secondes, le temps d'apprêter la maison pour t'accueillir dignement. "
"Fais à ta guise, je ne suis plus à une seconde près. "
Et elle y pénétra et Ismaël l'attendit dehors. Resté seul, Il vit venir vers lui une vieille dame, ennmitouflée dans un énorme châle.
" Ismaël, dit-elle, me reconnais-tu ? Je suis Nsamba, ta mamy ! La mère de ton père ! " .
"Non et j'en suis désolé ! Je n'aurais d'ailleurs jamais pu te reconnaître, la dernière fois que je t'ai vue, tu étais grabataire définitivement percluse de rhumatismes ! Alors tu comprends ? "
" Oui c'est vrai, j'étais grabataire, mes vieilles fringues, comme on dit ici, étaient usées, totalement bloquées par des rhumatismes. Mais dès que je m'en suis débarrassée pour venir habiter ici, elles ont emporté leurs infirmités. Je suis redevenue aussi alerte qu'à seize ans lorsque j'ai connu Ilunga ton papy. Tu comprendras mieux plus tard. Dis-moi, que viens-tu chercher ici ? Ce n'est pas ton monde, c'est celui du Soleil Noir ! Alors, que viens-tu y faire si mal entiché ? "
"Pendant des semaines et des semaines j'ai vu en rêve la belle fille que Dieu m'a prédestinée de toute éternité, comme épouse parfaite. N'y tenant plus, malgré les avis de maman, j'ai décidé de partir à l'aventure, sans destination précise, dans l'espoir de la rencontrer et de l'épouser sans atermoiements. Je crois que mon but est atteint. La merveilleuse Sidonie, que voici, correspond trait pour trait à la belle qui hantait mes rêves, et la réalité dépasse largement la fiction."
" Non ! erreur ! Regarde moi, regarde ta Sidonie et regarde toi. Nos corps sont brillants et presque transparents, alors que le tien est aussi sombre que du charbon au fond d'une mine ! Tu n'es pas de notre monde, alors retourne vite d'où tu viens. Sinon, tu resteras définitivement avec nous et tu perdras tous les pouvoirs et avantages que te donnent tes fringues actuelles ".
Mais mamy, moi j'aime Sidonie, je suis prêt à tous les sacrifices pour rester auprès d'elle. Je ne peux pas rentrer les mains vides, pour revivre les cauchemars qui me hantaient. J'en deviendrai fou à lier."
" Erreur ! il n'y avait pas de vrais cauchemars produits par ton esprit ivre d'amour, c'était ta Sidonie qui venait t'aguicher ! Si tu décides de la quitter pour du bon, cela disparaîtra et tu seras à nouveau tranquille. "
"Comment est-ce possible qu'elle m'aguiche si nous ne sommes pas du même monde ? D'ailleurs elle était si réelle qu'on ne pouvait en douter."
" Très simple. Malgré la séparation édictée par Mvidie Mikombo-a-Kalowo, nkaya-ende mudyfuke entre un monde du Soleil Blanc, le vôtre, et un monde du Soleil Noir où nous vivons, la malignité des hommes a fait que le monde est pratiquement indifférencié, on peut passer de l'un à l'autre dans certaines conditions. C'est ainsi que lorsque l'homme s'endort dans votre monde, les liens entre lui et ses fringues se relâchent, et il les quitte pour aller se promener, connaître des aventures qui lui sont autrement inaccessibles. On dit alors qu'il rêve. Ceux qui ont un cœur plein de haine ou de soif de pouvoir, se transforment alors en ce que vous appelez chez vous des baloji, des ndoki. Ils s'en vont alors dépouiller d'autres humains de leurs fringues, et viennent les vendre ici comme esclaves. Nous les appelons pourvoyeur d'esclaves. Mais les autres, les purs, eux vivent simplement ou une belle aventure ou un horrible cauchemar sans lendemain. C'est pendant ces moments de liberté que certains d'entre nous entrent en contact avec vous autres les humains pour vous renseigner sur des choses à venir ou vous conseiller, car, pour nous, le passé, le présent et l'avenir, sont si intimement mêlés qu'ils forment ce que nous désignons par le terme présent-perpétuel, sans passé ni futur, D'où nous pouvons être de bons conseillers pour vous car nous voyons et le présent et toutes les conséquences futures. C'est la condition pour être totalement responsable de ses actes. Mais certains d'entre nous préfèrent vous aguicher, comme le faisait ta Sidonie, afin de se procurer un esclave ou un pourvoyeur d'esclaves, un ndoki. Prudence donc, une fréquentation inconsidérée des gens du monde du Soleil Noir, peut vous être très préjudiciable, car vous ne connaissez pas leurs intentions véritables. C'est pourquoi Mvidie Mikombo-a-Kalowo avait interdit de faire commerce entre les deux mondes. Bon, je vois qu'elle s'apprête à te rejoindre, je dois m'en aller pour ne pas te porter tort. Retiens une chose, tant que tu seras ici, ne mange rien d'ici, sinon tu seras transformé en muloji ou ndoki, un pourvoyeur d'esclaves pour les gens d'ici. Contentes toi de boire modérément et à la première occasion, mets les voiles et rentre chez toi. D'ailleurs, je ne te quitterai pas des yeux parce que tu es mon sang. Je serai près de toi dès que ta pensée le souhaitera. Je te protégerai et veillerai à ce que tu rentres sain et sauf chez toi. Bonne chance !"
Juste à ce moment là Sidonie sortit de la maison, vint toute en sourires lui prendre le bras et l'y introduire. Ismaël écarquilla les yeux et inspecta les lieux : un salon magnifique, équipé avec goût et tapissé de neuf, avec aussi, dans un coin, un double-sofa richement décoré, rappelant vaguement un lit, mieux un cercueil au couvercle hermétique escamotable pour un repos à deux à l'abri des rayons du Soleil Blanc du jour.
" Je te prépare un petit en cas pour gommer la fatigue de ton voyage ? "
"Non merci, c'est bien gentil de ta part, je sors pratiquement de table, m'étant longuement arrêté pas très loin d'ici, mais, suggéra-t-il, je prendrais volontiers une bonne bière fraîche."
Sidonie lui présenta une grande chope de Tembo bien frappée. Ismaël engloutit la Tembo d'un trait et sans respirer. Puis :
"Que faisons-nous, chérie ? "
" Je pensais t'amener danser en ville, cela te permettra de lier connaissance avec mes amis et de te plaire ici ".
Ok, on y va ?
Sidonie mit un châle sur ses nues épaules et s'élança dehors traînant son Ismaël à sa suite comme un gros nounours. Ils se rendirent à une grande salle fortement éclairée d'où provenaient des éclats de rire et de la musique, une ambiance du tonnerre !. Dès qu'ils franchirent la porte, les clients, la musique et les rires, tout se figea. Et tous les regards se tournèrent vers eux brûlant d'une intense curiosité.
"Que nous amènes-tu là ? demanda un gaillard bardé de cuir."
" T'énerve pas Nelson, c'est mon ami Ismaël qui vient me rendre visite. D'ailleurs il n'est là que depuis quelques minutes à peine. Je vous l'amène pour vous le présenter. Et je compte sur votre bon accueil ".
"Un ami-ami (= un ndoki) ou bien un ami-fiancé (= un esclave) ?"
" Pour tout te dire, c'est mon ami-fiancé et j'y tiens de tout mon cœur, compris ? "
"Bon, mais pourquoi est-il encore si sombre, si différent de nous autres, qu'attend il pour se mettre à notre norme ?"
" C'est qu'il a encore ses vieilles fringues qu'il n'a pas encore tout à fait quittées. D'ici peu il s'en débarrassera et sera, je vous le jure, le plus bel ami-fiancé du monde ! Faites nous de la place. Une table S.V.P. et puis nous irons sur la piste dès qu'il y aura une belle musique. "
Sidonie fut immédiatement obéie. Car elle avait été en son temps, une des premières victimes du fléau du siècle, volontairement contaminée par le fameux professeur (°Z°) qui, sous prétexte de développer un vaccin anti-sida, expérimentait en réalité sur des humains la nocivité d'armes biologiques qu'il mettait au point. Aussi, beaucoup d'habitants et habitantes du royaume du Soleil Noir devaient à Sidonie et leur carte de séjour et leur enviable statut de victime innocente. D'où leur empressement à la servir.
Un homme vint se mettre à côté d'Ismaël pour lui demander des nouvelles de là d'où il venait. Et il en profita pour lui raconter sa vie :
" J'étais un paisible père de famille et je travaillais chez un riche patron. Un jour, j'ai surpris ma femme et mon patron, nus, chez moi et dans mon lit ! J'eus peur du chômage et n'osais rien dire. Mais je me jurais de me venger sur sa femme afin qu'il connaisse, lui aussi, ce qu'on ressent quand on découvre qu'on est cocufié par sa femme. Je cherchais l'occasion, elle se présenta le jour où ma femme m'annonça qu'elle allait passer trois ou quatre jours chez sa mère alors que le patron s'absentait lui aussi trois ou quatre jours pour participer à un colloque professionnel. C'était suspect. Je pris mon courage à deux mains, je me présentai chez le patron et réussis à séduire la patronne qui ne demandait pas mieux. Mais nul ne sait comment cela arriva. Le patron revint chez lui quelques heures seulement après son départ. Il prétendit s'être aperçu avoir oublié son chéquier. Il nous surprit, sa femme et moi, nus et en sueurs, dans son lit conjugal ! Quelle émotion ! Quelle paralysie ! Cloués sur place ! Alors, sans aucun état d'âme, le patron, écumant de rage, dégaina son revolver et régla nos comptes : une balle dans le crâne de chacun, puis repartit rejoindre sa maîtresse, alors que nous deux nous nous retrouvâmes éjectés hors de nos fringues et projetés dans ce monde que nous ne connaissions pas. Alors quel statut afficher ? Nous devons attendre les conclusions de nos dossiers. La Justice humaine patauge, elle ne parvient pas à conclure, Elle n'a pu trouver notre meurtrier, le patron ayant des alibis en béton. Alors, nous voilà condamnés à attendre les nouvelles du jugement pour savoir comment nous recaser ici : suicidés ? pseudo-suicidés ? assassinés ? où simples retraités en fin de vie ? D'où, quel statut afficher et quel présent perpétuel assumer ? ".
"Je ne comprends pas, dit Ismaël, vivant dans le présent perpétuel, vous connaissez tous les tenants et aboutissants de l'affaire, et une vieille affaire, même sans conclusion, devrait être classée afin de permettre à la vie normale de continuer."
"Non vivre dans le présent perpétuel nous permettrait certes de tout connaître mais la liberté individuelle et le libre arbitre que protègent les fringues des humains seraient grossièrement violées et aucune Justice n'a le droit de se muer en fauteur des troubles. Il ne s'agit pas de constater des faits, mais d'estimer la " portion du vouloir " de leurs auteurs pour apprécier quoi leur attribuer. Classer est peut-être bon dans l'ancien monde où l'on tente de préparer la réinsertion sociale du meurtrier, de le dégager de l'état de manji qui est générateur de massekillers. Mais la victime est ignorée, abandonnée à la Providence divine pour indemnisation. (l'état de manji est celui d'incarnation de la mort, celui de personne vouée à donner la mort partout où elle est )"
"N'est-ce pas là la raison même d'être de la Justice ? En tous cas chez les humains du Soleil Blanc, ceux de notre monde. Protéger la société contre les crimes et permettre à la vie de se dérouler normalement. "
"Oui peut-être dans ce monde là. Mais ici, la Justice ne cherche pas à départager les parties au procès, dire qui a raison, qui a tort ni comment s'en sort la société. Ici la Justice vise la restauration de l'équilibre entre le Bien et le Mal, qui sont le recto et le verso de toute réalité dans toute la création. Quand quelqu'un pose un acte dans le monde du soleil Blanc, immédiatement naît dans celui du Soleil-Noir ou un nuage rose représentant toutes les joies directes ou indirectes engendrées chez tous les protagonistes par l'acte, ou un nuage sombre glacé représentant toutes les peines directes ou indirectes générées chez toutes les victimes. Et ces nuages sont alignés du postérieur à l'antérieur sur "le chemin de la vie" qu'aura à emprunter, dans l'ordre de leur inscription, leur auteur une fois ici, afin de les déguster et les faire disparaître. Ainsi l'équilibre Bien/Mal sera rétabli."
"Alors, avant que quelqu'un ne se décide à venir rejoindre le monde du Soleil Noir, rien n'est fait et ne peut être fait pour rattraper ses erreurs éventuelles vu que personne ne maîtrise ses actes et toutes leurs conséquences. ? C'est grave ! Car nul n'a jamais toutes les cartes en main pour évaluer ses actes et leurs conséquences. Ce serait le condamner injustement si on ne lui permettait pas d'user de toutes les informations, même celles acquises postérieurement. Il doit pouvoir poser des contre-actes qui annulent ceux qu'il regrette."
"Rien n'interdit de tels rattrapages mais il reste que tout acte sera noté sous forme de nuage sur le chemin de la vie et un relevé de tous ceux l'impliquant sera établi, tels que notés au moment de leur inscription comme nuage, sans ratures ni omission. Le pardon du Mal, en vue d'une quelconque réinsertion sociale du meurtrier, n'existe pas. Car il n'est compensé par aucune réelle réparation du tort et des peines occasionnées aux victimes."
"Et alors ? "
"Alors on cherchera plutôt à savoir à qui imputer le tort ? Est-ce à l'auteur contre une victime quelconque, il lui appartiendra de laver le Mal dans toute la création. Ou, est-ce à l'auteur contre soi-même, alors aucune réparation ne sera possible, car à son profit. Dans ce dernier cas on devra établir : s'il y a vrai suicide, pseudo-suicide (la victime a commandité son décès), assassinat d'un innocent par un quelconque meurtrier (alors qui ?), ou enfin simplement le départ en retraite, la fin naturelle d'une vie. Cela fait des catégories et des statuts différents. D'où un état insupportable parmi tous, tant qu'on n'a pas conclu le dossier. "
"C'est compliqué, on coupe inutilement les cheveux en quatre. A mon avis, le résultat devait être évident, puisqu'on connaît les faits. Votre présent n'est-il plus perpétuel ?"
"Oui bien sûr, mais rappelle toi que chaque fois que dans l'ancien monde du Soleil Blanc le Bien est engendré, il naît un nuage plus ou moins rose ici dans notre monde du Soleil Noir, nuage représentant toutes les joies qui ont été créées là bas. De même pour le Mal et ses peines. Les responsables de ces nuages devront venir les re-avaler pour les faire disparaître. Le nuage issu du Bien leur procure un bonheur immense, alors que l'autre c'est la désolation aussi intense, vu que nous n'avons plus de fringues pour les atténuer. C'est ainsi qu'on rééquilibre le Bien et le Mal. Aussi faut-il que ce soit chaque responsable qui nettoie ses nuages. Et comme l'erreur n'est pas acceptable, cela nous complique un peu la vie."
Ismaël demanda à se retirer un petit moment pour aller faire pipi. Cela déclencha un énorme fou-rire et même des gestes obscènes. Dès qu'il fut seul, il pensa à sa mamy qui se matérialisa immédiatement.
" Qu'y a-t-il ? "
"L'histoire de cet homme me fait pitié, je ne comprends pas en quoi son état le dérange au point de le faire souffrir si atrocement. Que puis-je faire pour l'aider ?"
" Là je te reconnais, mais ce sont des sentiments de l'ancien monde d'où tu viens. Ici chacun doit seul assumer son devenir et personne ne peut y interférer. La vie que nous menons ici est plus programmée que celle de là d'où tu viens. Nous sommes d'abord classés chacun dans sa catégorie selon ses derniers actes là bas, puis nous suivons chacun notre destin, un chemin semé de nuages que l'on doit traverser et absorber. Il y a des nuages épais et glacés représentant de grandes peines et des crimes commis ayant suscité des malédictions et des appels de leurs victimes à la Justice divine, de petits nuages glacés représentant de moindres peines, des nuages tièdes et dorés correspondant aux joies et bénédictions des concitoyens ayant jouis de tes bienfaits. C'est le bonheur à l'état pur. Comme on n'a plus de fringues pour se protéger, l'absorption d'un nuage te pénètre profondément, partout, et te fait souffrir ou jouir à l'extrême. C'est cela aller en enfer ou au paradis. Il n'y a pas d'arbitraire d'un Dieu jaloux de son état, sadique et tyrannique, mais de la conséquence directe des actes et du vouloir les accompagnant. Quand il n'y a plus de nuage à nettoyer, l'équilibre Bien/Mal est restauré dans ta sphère d'existence et alors tu peux, suprême récompense, renaître pour tenter d'obtenir ici une vie qui n'aurait que des nuages dorés : le bonheur éternel. Alors son problème est de connaître sa catégorie, être identifié, pour pouvoir progresser vers le bonheur éternel. Et tu n'y peux strictement rien. "
"Merci mamy, j'ai failli commettre une horrible erreur, lui proposer de décharger sur moi son problème. Excuses-moi, je dois rejoindre la salle."
Pendant que l'homme lui rabâchait son histoire sans issue datant de plus d'une décennie, un autre homme parlait à voix basse à la merveilleuse Sidonie et Ismaël, mine de rien, se mit près d'eux pour capter de larges extraits de leur entretien, malgré le bruit ambiant.
"Dis--moi Merveilleuse Sidonie, que comptes-tu vraiment faire de ce grain de charbon, un pourvoyeur d'esclaves ou un esclave lui-même ?"
" Je n'en sais rien pour le moment, il vient d'arriver à l'improviste et je n'y ai pas encore bien réfléchi. Mais comme premier sentiment, je crois que j'en ferai un esclave lui-même qui me tiendra compagnie. Car dans l'ancien monde, j'étais une femme libre soumise à la fantaisie des mecs et j'en ai bavé. Je suis tentée de m'offrir la position d'un mec omnipotent pour expérimenter ce qu'on y sent. Surtout quand on impose à quelqu'un des fantaisies innommables."
"Mais alors comment feras-tu pour le débarrasser de ses fringues ? N'oublie pas que tant qu'il les aura, il sera protégé contre toute atteinte de notre part à sa vie de terrien et tu risques de ne pas en faire ce que tu penses ".
" J'espérais que pendant son voyage pour me rejoindre, spontanément un lion affamé ou un serpent furieux d'être dérangé se chargerait de me l'apprêter, mais il est arrivé sain et sauf, et cela pose effectivement problème ".
"Je vais moi aussi y réfléchir et je verrai comment t'aider de mon mieux. L'important est de l'empêcher de s'en aller avec toutes les connaissances de notre monde qu'il est en train d'acquérir. C'est potentiellement dangereux pour nous tous."
" Je m'en charge, je me donnes quatre jours et de lui-même, je l'espère, il abandonnera ses fringues et tous ses pouvoirs de terrien vivant ".
Ismaël se dit avoir assez entendu pour se aire une idée exacte de sa situation, aussi, afin d'éviter d'être surpris en train d'écouter les conversations alentours, il se leva et invita Sidonie à danser sans pour autant quitter son verre des yeux. Ils dansèrent longtemps comme deux champions, se firent applaudir par toute l'assemblée unanime. Puis les gens commencèrent à s'en aller l'un après l'autre. Le matin approchait.
" Chéri, je commence à dormir débout, prenons un dernier verre puis rentrons dormir ".
Ils prirent leur dernier verre puis :
"Ok, on y va ? "
Et tous les deux sortirent et rentrèrent bras dessus bras dessous en titubant, puis une fois dévêtus, ils s'écroulèrent dans le sofa lit cercueil, terrassés par un profond sommeil sans rêve, et dormirent comme deux bienheureux, enlacés l'un à l'autre jusqu'à leur réveil. C'est Ismaël qui se réveilla le premier, le Soleil Blanc venait de se coucher. Il sortit dehors et constata que tout le monde dormait encore.
" Tss tss tss, Ismaël ! As-tu bien dormi ? "
"Qui est-ce ?"
" Que te faudra-t-il pour que tu me reconnaisses sans peine ? "
"Ah mamy ! ça va. J'ai bien dormi toute la journée sans m'en apercevoir, je me sens en pleine forme."
" Très bien, n'oublie pas ! aucune nourriture sinon tu es foutu ! Je t'ai trouvé des fruits, de la viande boucanée et une jarre d'eau de ton monde, puisée à la source. Tu devras en boire souvent pour évacuer/neutraliser les poisons que tu ingurgites ici. Ainsi tes fringues ne seront pas mitées et tu resteras le grand prince terrien vivant que tu es maintenant. "
"Merci beaucoup, tu es vraiment prévenante et adorable !"
" Tu parles comme ton papy, c'est agréable à entendre. J'y ai pensé quand tu t'es excusé pour aller au petit besoin. Je me suis rappelé que tu étais encore soumis à l'obligation de soigner tes fringues, chose que nous avons oubliée. Ta venue a provoqué un grand chambardement dans tout le pays. Ils t'ont testé de bien des façons, mais tu es pur de toute haine et de toute ambition de pouvoir occulte ou d'argent. La nuit tu es avec nous, éveillé et conscient, impossible de te faire sortir de tes fringues pour te manipuler, et le jour, tu es cloîtré dans tes fringues alors qu'eux sont englués dans une létale torpeur. Tu es vraiment trop fort pour eux. Pourvu que tu ne t'affaiblisses pas en mangeant leur cuisine, car alors tu tomberas entre leurs mains et seras leur esclave et leur jouet pour toujours. Bois un peu d'eau de source pour te purifier, puis vas la rejoindre, elle ne va plus tarder à se réveiller. "
"Merci mamy ! grâce à toi je m'en sortirais, "
Et il but une demi calebasse d'eau fraîche qui agit comme un puissant diurétique. Peu après, vaseuse, Sidonie se réveilla et se traîna dehors.
"Quel sommeil ! Je ne me suis rendue compte de rien si ce n'est que j'étais heureuse de te sentir tout contre moi, ma tête reposant sur ton bras étendu."
"Tout le bonheur fut pour moi, je vis les plus beaux jours de ma vie. Que faire pour les prolonger indéfiniment ?"
"C'est facile, tu n'as qu'à te débarrasser de tes fringues et tu seras comme nous tous. Je pourrais t'y aider si tu y tiens vraiment, le tout dépend de toi. Moi, franchement j'aimerai vite fait te débarrasser de tes fringues et te donner ainsi l'immense facilité et liberté de mouvement qui sont nôtres. Pouvoir te trouver instantanément partout où tu souhaites être. Mais je ne le puis. Alors j'attends que tu te décides à t'en séparer et le fasses toi-même, avec mon aide au besoin."
"Non, impossible, car si je le faisais moi-même, et volontairement, je tomberai dans la funeste catégorie des suicidés, les sans domicile fixe ni paix de l'âme, et je ne crois pas que je pourrai encore prétendre à ta main. Au mieux, je ne serai alors qu'un marginal, un homme sans droit ni dignité, ce qui m'éloignera encore de toi. La meilleure solution serait que toi et moi nous allions chez moi, au village. Là je détruirai le fétiche protecteur du clan et, comme le stipule la Coutume, le Conseil du clan m'exécutera, et j'en serai une innocente victime, un beau parti pour toi. Et nous pourrons rentrer ici sans rien redouter, libres de nous marier et vivre notre nouveau destin. Tu sais, j'y pense tout ce temps et je crois que c'est non seulement la meilleure solution qui s'offre à nous mais c'est pratiquement la seule sans fâcheuses conséquences. Qu'en penses-tu ?"
" A première vue, ta solution me séduit, mais son application ne sera pas aisée du tout, parce que je souffre de quelques allergies provoquées par les rayons du Soleil Blanc. Je suis du monde du Soleil Noir tu sais ! Il nous faudra nous déplacer de nuit et m'épargner toute exposition aux rayons du Soleil Blanc. "
"C'est possible, quand partons nous ?"
"Tout de suite si tu le souhaites vraiment, car plus tôt partis, plus tôt revenus. "
"Ok, préparons nous, mais d'abord laisse moi aller aux toilettes, une nécessité après chaque réveil."
" D'accord, je me souviens que dans l'ancien monde moi aussi j'y étais soumise, mais maintenant ce n'est plus le cas, c'est pour cela que tout le monde rigolait dans la salle de danse quand tu en as parlé. Ils ont tous crû que tu faisais de l'humour. "
"Involontairement je te jure !"
Et Ismaël courut à ses réserves et se purifia en engloutissant d'un trait une demi calebasse d'eau, ensuite il avala deux bananes plantain et de la viande boucanée. Sa mamy, qui lisait dans sa pensée et suivait tous ses faits et gestes, avait posé près de la jarre deux bouteilles d'eau et un petit colis de nourriture, pour le voyage. Ismaël, sous un quelconque prétexte reprit dans la maison sa gentille petite valise et y engouffra ses victuailles. Ensuite, comme, on ne sais jamais, un fauve mal inspiré pourrait l'attaquer afin de le dévêtir de ses fringues, il prit son poignard et l'attacha à sa ceinture sous la chemise pour sa protection au cours du voyage. Enfin, les deux amoureux se mirent discrètement en route sans attirer l'attention des habitants encore ensommeillés.
Au bout de cinq à six heures de marche sous la splendide pleine Lune tropicale, ils s'arrêtèrent dans une clairière et Ismaël construisit un abri, totalement étanche aux rayons du Soleil Blanc car la nuit était déjà fort avancée, et il fallait se reposer afin de s'économiser pour leur longue marche. Ils se couchèrent enlacés l'un dans l'autre plus étroitement que la veille, la merveilleuse Sidonie ne voulant prendre aucun risque, tenait à s'assurer ainsi que son ami n'allait pas profiter de son sommeil pendant le jour pour lui fausser compagnie malgré le fait qu'il semblait jouir d'un bonheur infini. Car cela lui poserait des problèmes presque insolubles sous le Soleil Blanc.
Quand Sidonie se réveilla, Ismaël dormait encore, il avait passé une journée éveillé à tourner et retourner son problème dans tous les sens. Il faisait déjà nuit noire, la Lune tardant à se lever au dessus de l'Horizon. Sidonie en profitapour inspecter la millième fois les fringues de son ami : toujours intactes ! Pas la moindre usure ! chose incompréhensible ! Ismaël s'éloigna de quelques pas pour soit disant faire ses besoins, mais en réalité pour se ravitailler en eau et nourriture. Puis le couple se remit en route. Il marcha longtemps et parvint à sortir de la forêt avant la fin de la nuit. Alors la merveilleuse Sidonie dit :
" Je me souviens que non loin d'ici existe un vieux village abandonné. Si nous pressons le pas, nous pourrons l'atteindre et nous y reposer. Ce sera mieux qu'un abri de fortune comme celui de cette nuit, surtout comme les orages avec leurs pluies et leurs foudres ne sont plus très loin. "
"Ok, allons y."
Et ils accélèrent leur marche et virent à leur droite un village assez grand où Sidonie dénicha une case vide pour leur repos. Ils s'y installèrent peu de temps avant le lever du jour et plongèrent tous deux dans leur sommeil cataleptique, enlacés l'un dans l'autre comme de coutume. Quand ils se réveillèrent, c'était de nouveau la nuit. Ils se mirent à marcher lorsque brusquement Sidonie s'écroula. Elle venait de s'apercevoir que dans le village d'Ismaël où elle se rendait, des initiés découvriraient ses intentions et ne la toléreraient pas, autant faire demi-tour avec sa proie tant qu'il en est encore temps !
"Aie des crampes cria-t-elle ! J'ai des crampes ! dans les mollets et les cuisses ! des deux jambes ! je ne peux plus bouger ! Je n'ai pas habitude de marcher si longtemps. Portes-moi ou, si tu n'en as pas la force, abandonnes-moi ici, loin de ton village, et laisse-moi crever comme une pitoyable chienne galeuse. "
"C'est hors de question ! Je t'aime trop pour reculer devant un petit sacrifice ! Je savais que ma Sidonie n'était pas une marathonienne, alors nous devons tous les deux faire face de notre mieux à cette panne inopportune !"
Et Ismaël se mit à lui masser les jambes, mais rien n'y fit, une véritable paralysie ! Alors il décida de la porter sur ses épaules. Il s'accroupit, Sidonie s'installa sur les épaules, la nuque du garçon contre son nombril, une jambe à droite et l'autre à gauche de sa tête. Puis Ismaël se mit débout et marcha d'un pas accéléré espérant arriver au village le plus tôt possible. Ils croisèrent un villageois qui rentrait des champs. Après le moment de surprise, l'homme s'enquit de ce qui se passait.
"Rien de grave, répondit Ismaël, ma femme a des crampes aux jambes, elle ne peut plus marcher. Alors je tente de la ramener au village. "
"Bon courage ! lui lança l'homme, nous ne sommes qu'à moins d'un kilomètre du village, bientôt ce sera fini. "
Mais quelques pas plus loin, éreinté et épuisé, Ismaël se mit à tituber. L'homme s'en aperçut et dut le retenir pour l'empêcher de tomber. Puis, il eut une idée lumineuse :
"Je propose, madame, de vite construire un tipoy, une chaise à porteurs, dans lequel nous t'installerons. Ensuite ton mari et moi nous te transporterons plus aisément. "
" Non rétorqua la merveilleuse Sidonie, Ismaël et moi sommes unis pour la vie et la mort, jamais personne ne nous séparera. "
"Mais madame, tu vois bien que ton mari n'en peut plus. Si tu ne descends pas de ses épaules, il risque de décéder. Alors, un bon coup de cœur, laisse-le respirer, ça ne te prendra que quelques minutes. "
" Non rétorqua la merveilleuse Sidonie, Ismaël et moi sommes unis pour la vie et la mort, jamais personne ne nous séparera. "
"Ah-ha ! C'est comme ça ? ! "
Alors, subrepticement, l'homme fit le tour du couple et saisissant à bras le corps la belle dame, la tira brusquement vers l'arrière pour la détacher de son mari. Mais, oh surprise ! c'est le mari qui hurla comme un écorché vif :
"Cesses ! Tu me tues ! Tu m'écorches vif ! "
Et l'homme vit alors que les jambes de la belle dame s'étaient collées à la poitrine du mari, fondues dans sa chair au point de ne plus former qu'un seul corps. C'était le truc trouvé par la merveilleuse Sidonie pour ne plus lâcher le pauvre Ismaël, jusqu'à ce qu'elle le ramène au monde du Soleil Noir ! Elle s'était rendue compte qu'au village d'Ismaël, ses parents pouvaient tenter de se débarrasser d'elle et sauver leur enfant, autant donc se fondre en lui, s'y incarner pour empêcher toute tentative de cette sorte.
Eh bien, se dit l'homme, les vieux disaient à juste titre que : kolia na muasi, kolia na ndoki, mayele ya muasi eleki mobali ! (soit vivre avec une femme, c'est vivre avec une sorcière, la malignité de la femme dépasse celle de l'homme ) Il n'y a donc plus rien d'autre à faire, conclut l'homme, allons au village et nous verrons ce qu'en pensera le clan. Car le problème n'était plus celui d'Ismaël ni le sien, mais celui du clan tout entier. !
Et l'homme se contenta alors de soutenir Ismaël et de l'aider à avancer. Lorsqu'ils arrivèrent au village, l'homme se mit à ameuter tout le monde :
"Réveillez vous, réveillez les enfants, accourrez, venez admirer le Grand Amour d'Ismaël ! et sa merveilleuse dame ! "
Et tout le monde accourut et se mit à commenter l'événement.
"Voilà petits enfants, c'est ça l'amour vrai et pur, dit un vieux, l'homme se dépasse et n'hésite pas à tout faire, même donner sa vie, pour secourir sa compagne terrassée par les aléas de la vie ! Prenez exemple sur Ismaël et le monde deviendra meilleur ! "
On disposa les deux meilleurs fauteuils du village, tout le monde s'assit par terre tout autour et Kassim - Kaninda le père d'Ismaël - Kizito invita le couple à prendre place sur les fauteuils.
"Celui-ci, avec la peau de chèvre devant pour les pieds, c'est pour madame, et celui-là est pour Ismaël. J'espère qu'ils seront bien installés en attendant l'eau chaude pour masser leurs pieds. Quelle surprise mon grand enfant ! Je commençais à m'inquiéter sérieusement, surtout comme personne ne savait par où commencer à te chercher. Vous deux, aidez votre frère à déposer votre belle sœur, ne voyez-vous pas qu'il est fatigué ?"
Les deux frères d'Ismaël firent mine de toucher à Sidonie qui les repoussa.
" Non rétorqua la merveilleuse Sidonie, Ismaël et moi sommes unis pour la vie et la mort, jamais personne ne nous séparera. "
Tout le monde, Kassim le père d'Ismaël en premier, fut plus que surpris par cette réponse.
"Oui, vous dites vrai chère Madame, lui fit écho le vieux papa, nul n'a le droit de séparer ceux qui sont unis devant Dieu et les hommes. Mais il y a une limite à cela. C'est quand l'union signifie la mort à brève échéance d'un des conjoints. Le droit à la vie l'emporte sur tout autre considération et toute communauté humaine doit le privilégier. Et c'est le cas maintenant. Acceptez Chère Madame de vous séparer de lui un petit moment, le temps de le laisser souffler. Puis, vous vous remettrez ensemble comme vous voudrez. "
" Non rétorqua la merveilleuse Sidonie, Ismaël et moi sommes unis pour la vie et la mort, jamais personne ne nous séparera. "
Et ce fut la consternation générale et les vieux murmurèrent entre eux et le villageois leur raconta sa tentative sur la route :
Elle refuse notre proposition ! Ismaël est piégé par une monstruosité ! Pas question de sacrifier notre enfant ! C'est à nous à le délivrer ! Mais comment ? ils sont soudés l'un à l'autre. Problème !
Juste à ce moment là arriva une vieille femme qui était restée couchée lorsque tout le monde accourrait. Elle s'approcha de son vieux mari et lui dit à l'oreille :
"Je dormais, j'ai vu Nsamba Muena kua -Ilunga, la vieille que nous avons enterrée l'année passée. Elle m'a dit qu'elle connaissait notre problème et sa solution. Nous n'avons qu'à nous arranger pour brusquement exposer la chère dame, aux rayons du Grand Soleil Blanc et elle disparaîtra. Puis la vieille Nsamba est partie, se disant épuisée par l'effort qu'elle venait de fournir."
Son vieux mari fit part de ce rêve aux autres vieux et il fut décidé d'aménager une case, de couper tout ce qui liait le toit aux murs et d'y poser un seul fauteuil à l'intérieur. Puis le vieux Kasim, le père d'Ismaël, dit suavement au couple :
"La nuit avance, vous ne pouvez rester dans le froid du dehors, entrez dans la case et reposez vous en attendant demain matin. "
" Ok dit la merveilleuse Sidonie, nous entrerons dans la case mais nous resterons ensemble comme maintenant, car Ismaël et moi sommes unis pour la vie et la mort, jamais personne ne nous séparera. "
"Pas de problème, rétorqua le vieux Kasim, le père d'Ismaël, entrez et installez vous le plus confortablement possible. On verra le reste demain. "
Ils entrèrent dans la case, Ismaël s'assit sur le fauteuil toujours avec sa belle dame sur les épaules, et tout le monde se retira pour aller soit-disant dormir. Le lendemain matin, par des judas, les villageois virent que le corps de Sidonie avait continué à se fondre dans celui de Ismaël au point de ne plus former qu'un seul corps avec deux poitrines et deux têtes. Une monstruosité !
"Attention ! la vilaine essaye de se cacher dans le corps d'Ismaël. Bientôt les trucs salvateurs ne pourront l'atteindre, le corps de son mari formant écran. Il ne faut plus attendre. D'autant plus qu'IL est déjà haut sur l'horizon."
On décida de détacher brusquement le toit, de le faire basculer plus loin en tirant sur les cordes liées au toit. Les rayons du Soleil s'engouffrèrent dans la case et inondèrent Ismaël et sa merveilleuse Sidonie.
" A-a-a-a-a-a-ïe!!! Au secours !!! Je brûle !!! Ayez pitié de moi !!! Couvrez-moi " !!!
hurla Sidonie avant de se transformer en une épaisse fumée nauséabonde. Les rayons du Grand Soleil Blanc venaient de la brûler comme des fétus de paille.
Alors Ismaël se secoua pour retrouver ses esprits et ses forces physiques. Puis il déclara :
"Le Grand Amour, je ne veux plus qu'on m'en parle. Elle voulait ma perte et je m'étais perdu corps et âme. Je me croyais plus beau et plus intelligent que tous ceux qui sont dans mon pays. Je ne croyais qu'en ma raison alors que c'est le petit lion qui est en moi qui m'animait. Alors j'ai ramené ce que vous voyez, ma mort et non une épouse pour la vie. Dites aux enfants, qu'ils ne prennent pas exemple sur moi, ce serait leur perte. La vraie nature du futur conjoint est souvent plus cachée et plus importante que sa gentillesse et son apparence. Un avis, hors de l'emprise du petit lion, est souvent plus utile que des nuits de cogitations."
Bien après cette exécution de la belle Madame, les vieux du village invitèrent un soir le petit Ismaël à leur raconter en long et en large toute son histoire qui donna lieu à de vives réactions remettant en cause bien des certitudes.
"Pour moi dit un vieux ton histoire montre l'inanité de l'aspiration au Grand Amour, à l'idéal de la redécouverte de la deuxième moitié primordiale, pour un mariage heureux. Il laisse la place à l'amour simple, naturel, né de la découverte des trésors cachés dans l'autre, qui est souvent la petite copine d'enfance, pas extraordinaire à priori. C'est le lot commun à tous les mortels sérieux. Cette histoire nous rappelle que dans tout, le mieux est dans le bien amélioré et non pas dans le meilleur importé à grands frais de très loin. La petite voisine toute ordinaire a souvent des trésors à révéler que l'on n'a pas le droit de mépriser surtout qu'elle n'a pas de mystères cachés qui pourraient vous détruire."
"Non papy, m'interrompit Kaninda un frère d'Ismaël, moi j'ai compris autre chose dans cette histoire. C'est une promenade qui a été faite au pays du Soleil Noir pour nous expliquer comment s'y déroule la vie. Elle est en effet tout à fait différente de celle que nous connaissions et aussi de celle qu'on nous apprend aux cours de religion où l'on nous dit que tout finit ici sur terre et que de l'autre côté la vie se réduit à souffrir passivement en enfer ou à jouir tout aussi passivement des délices du paradis. Mais toi tu nous rapporte une vie semblable à celle sur terre, avec les défauts que nous constatons ici. On y trouve des maffieux qui se pourvoient illégalement en esclave, des durs prêts à faire des mauvais coups, des fêtards qui passent leur temps à danser et d'autres à se plaindre sur leur passé. Et là dedans toi ou moi qui ne sommes pas de ce monde là, cad Ismaël fait figure de pauvre type exposé à tous les dangers.
" Moi je n'y comprends rien, je crois que cette histoire ne serait vraie que si elle était strictement conforme à ce que nous apprend la religion : Les morts sont morts, ils ne viennent pas nous aguicher ni nous tendre des pièges avec leurs amis-amis ou ndoki. J'ai dit ! ?"
"Ta compréhension de cette histoire, lui répondit un des vieux, a ceci de remarquable que tu as su dépasser les apparences et saisir la substance : la description de la vie dans l'au-delà. Evidemment cette description n'est pas la même chez tous les peuples de la terre, vu qu'il y'a des centaines de religions différentes offrant chacune une explication différente. Ce qui est donné ici est la manière dont nos ancêtres baluba initiés se figuraient la vie après la mort en tenant compte de ce qu'ils savaient de Dieu, de l'homme et de sa destinée."
"Mais il y'a beaucoup de choses qui sont semblables chez tous les peuples : le fait que l'homme ne se termine pas à sa mort comme une bouteille qui se casse. Quelque chose de lui persiste après la mort.
Le fait qu'à sa mort il y a un jugement, mieux une évaluation, de tous ses actes et paroles, bons ou mauvais, avec une sanction les récompensant ou les punissant. A partir de là, les opinions divergent selon le tempérament des peuples concernés. Certains croient en un Dieu Tout Puissant et quelque peu arbitraire, qui fait de la mort un fait irréversible comme la naissance et une opportunité pour leur Dieu de se venger des manquements humains à ses prescriptions par la damnation éternelle ou de se montrer magnanime en le récompensant par le salut éternel. "
"C'est de l'Arbitraire parce que dans sa vie tout homme varie, il n'est jamais totalement mauvais ni totalement bon. On ne peut pas retenir de lui que le Mal ou le Bien, ni telle période de sa vie plutôt que telle autre. C'est toute la vie, tous ses actes et paroles qui doivent être équitablement sanctionnés . "
"Certains voient alors comme sanction une bonne ou une mauvaise réincarnation après un séjour plus ou moins long au pays du Soleil Noir, le Mal étant à réparer dans la prochaine vie sur terre. Tes ancêtres baluba initiés eux savent que Dieu est certes tout Puissant mais qu'Il aime la Perfection, l'Ordre et qu'Il ne peut donc engendrer l'arbitraire et le chaos. Et c'est l'objet des discours sur la Justice et ses objectifs qui doivent te permettre d'organiser ta vie pour mieux te placer dans l'autre monde. "
"Enfin, il est à remarquer le comportement de la mamy qui vole au secours d'Ismaël parce que c'est son sang. Ceci établit que les relations de famille persistent après le décès. En effet, les initiés baluba disent que chacun est un maillon d'une chaîne vivante de personnes que sont ses ancêtres qui le relient directement à Dieu. Car Dieu sortit de Lui les premiers hommes qui par procréation engendrèrent tous ceux qui existent maintenant, les uns à la suite des autres selon une chaîne de filiation. Alors toute bénédiction émanant de Dieu et toute supplique Lui adressée par chacun transite par cette chaîne qui se met donc ainsi en mouvement. C'est cela qui est montré par le fait que la mamy continue à s'occuper d'Ismaël alors qu'elle est déjà dans l'au-delà. Cela évidemment ne se trouve pas accepté par les religions individualistes qui prêchent que chacun peut individuellement se rattacher à Dieu en ignorant tous les hommes créés depuis le début de la création. Voilà la richesse de cette histoire qui serait perdue si on la modifiait pour la conformer aux enseignements d'autres religions. "
"Moi, initié muluba je crois que vous devez être initié à cette conception de la réalité, car là est le fond de votre âme. "